Vendredi dernier, le pianiste Alain Lefèvre a fait un arrêt à l’Église Notre-Dame de Granby, le temps de présenter aux amateurs et passionnés de musique son récent concert « Lefèvre joue Dompierre ». J’ai eu le privilège de m’entretenir avec lui, quelques instants avant ses premières notes.

L’artiste

À 18h45, l’écho de mes talons hauts à l’intérieur de l’Église trahit mon empressement. Mon entrevue avec M. Lefèvre est prévue dans moins de cinq minutes. Ma route entre Montréal-Granby fût quelque peu précipitée, tout comme celle du pianiste, arrivé de la métropole tout juste quelques minutes avant moi. Avoir su, nous aurions pu faire le chemin ensemble !

Après les présentations, il m’invite à prendre place avec lui dans l’un des bancs du bâtiment sacré. Je remarque immédiatement son look décontracté, qui se différencie beaucoup de sa tenue de scène, plutôt classique : veston stylé en velours noir, chemisier rose, jean gris délavé, mille et une chaînes argentées au poignet et lunettes de vue rétro.  

Alain Lefèvre est un artiste, un vrai. Intriguée, je lui demande : « Depuis combien de temps faites-vous carrière, M. Lefèvre ? » Après avoir levé les yeux au ciel, il me dit avec un petit moment d’hésitation : « Je dirais trente ans… J’ai fait ma toute première performance au piano à l’âge de 6 ans, et mon premier récital l’année suivante, au Grand Théâtre de Québec. Et dix ans plus tard, j’offrais mes premiers grands concerts. ». Pour ce qui est de l’âge auquel il a su qu’il deviendrait un jour pianiste professionnel, il me répond : « Ça, je ne l’ai jamais vraiment su. Même encore aujourd’hui, je n’ai aucune idée.  Il y a des gens qu’on interview pour qui ça semble évident, qui ont une grande certitude et qui sont sûr d’eux. Mais moi, je suis encore incertain. Je fais ce que je peux tous les jours et quand ça fonctionne, je me dis que je suis chanceux. » 

Les 24 préludes de Dompierre : Une aventure colossale

Ce n’est sans doute pas uniquement la chance, mais aussi le talent qui ont fait de lui le récipiendaire d’un 10e Félix au dernier gala de l’ADISQ, pour son interprétation des 24 préludes de François Dompierre. « La valeur du trophée est toujours plus grande, lorsqu’il s’agit d’un prix qui est en lien avec un compositeur québécois. Je le considère alors comme une victoire sur la culture et sur la défense des créateurs d’ici. Ça me touche énormément », mentionne Lefèvre.  Il faut dire que s’attaquer aux préludes de François Dompierre est une aventure colossale : « Il a écrit 24 préludes en un an et moi, ça m’a pris 29 mois à les monter. » Ajoutez à cela ses neuf heures de pratique par jours, lorsqu’il n’est pas parti en tournée à l’international. De la discipline, dites-vous ?

Faire rayonner le Québec  

Après avoir fait connaître au monde entier les œuvres du jeune pianiste et compositeur québécois André Mathieu, Lefèvre s’est arrêté sur celles de François Dompierre, un ami de longue date : « Je le connais depuis plus de dix ans, c’est un merveilleux compositeur.  Quand j’ai fait ce même travail pour Mathieu, il était décédé. C’est alors que je me suis dit qu’il ne faut pas attendre qu’un compositeur aussi talentueux soit mort pour le jouer. » Se cache également derrière cette intention la volonté de faire rayonner la culture québécoise à l’échelle mondiale : « Si les artistes québécois ne ressortent pas les œuvres de compositeurs québécois, qui va le faire ? Notre histoire va passer à l’oubli et nous avons trop de trop beaux bijoux pour que ça arrive », s’exclame-t-il, avant de poursuivre : « Et vous savez quoi ? Quand on défend une idée de notre culture, on nous regarde comme si on faisait de la politique. Et ce réflexe, on ne le retrouve pourtant pas en France, aux États-Unis, en Allemagne, ni en Russie. À chaque fois qu’on défend la culture américaine, les gens ne se demandent pas si t’es républicain ou démocrate. Ils se disent simplement, c’est quelqu’un qui aime son pays. Mais moi, je me suis souvent fait poser la question quand j’ai défendu Mathieu comme si mon action était politisée. Je le défends parce que c’est un fils de chez nous et qu’il fait partie de notre patrimoine sacré. »

Ce patrimoine, il le fait également découvrir aux jeunes depuis le début de sa carrière, en faisant la tournée des écoles. Et lorsque je lui demande ce dont il est le plus fier, c’est de cette action dont il me parle : « Avoir ramené la musique auprès des enfants, avoir été dans des milliers d’écoles à rencontrer peut-être 600 000 à 700 000 jeunes depuis les trente dernières années, avoir fait germé dans leur esprit que la musique classique pouvait être intéressante… C’est la plus belle chose que je puisse faire. »

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Concertiste, mais aussi un grand compositeur

Alain Lefèvre est également connu pour ses talents de compositeurs. Les pièces originales qu’ils proposent au fil de ses albums sont aussi romantiques que mélodieuses. « Les compositions que j’écris sont toujours inspirées d’histoires réelles ou d’images. Par exemple, la pièce « Dis-moi tout » est inspirée de deux scènes auxquelles j’ai assisté : celle d’un couple qui au restaurant demeurait silencieux et l’autre d’un jeune homme qui réclamait à son père de lui dire « je t’aime » et qui finalement n’est plus de ce monde suite à un profond désespoir. Ceci dit, parmi tout mon répertoire, j’ai une affection particulière pour ma composition « Vingt ans », que j’ai écrite pour Jojo. C’est l’une des pièces qui le plus de résonnances à mes yeux... » Parlant  de sa femme Jojo, c’est elle qui a le dernier mot sur les titres des pièces et des albums. « Nous formons toute une équipe », affirme-t-il en riant. 

Et qu’en est-il de la prochaine année qui s’annonce ? « Elle sera monstrueuse », s’esclaffe-t-il avec humour ! Pourquoi ? Non seulement il fera l’ouverture du Festival International de Jazz de Montréal, mais il s’envolera également pour Chicago, en Chine, en Europe… C’est alors que je me dis « Mais quelle chance de l’avoir devant moi ! »